Quand j’ai préparé mon déménagement en Guadeloupe l’été dernier, les gens m’ont dit “Ici, les routes sont trop dangereuses, il n’y a pas d’infrastructures adaptées, les gens roulent n’importe comment, personne ne fait de vélo, il n’y a pas de chemins VTT, les coins intéressants dans le Parc National sont interdits aux VTT, ne prend pas ton vélo, tu devras tout faire en voiture”.

J’étais très déçu. Je suis cycliste dans l’âme. Je n’en fais pas autant que je devrais, en particulier pour le loisir, mais j’avais pris l’habitude de me déplacer à vélo pour les petits trajets dans mon village et dans les villages voisins, par principe. Ça m’aérait, me faisait du bien, de l’exercice.

J’ai donc hésité à prendre mes vélos dans le déménagement. C’est que c’est volumineux un vélo, et chaque mètre cube coûte cher quand on voyage à l’autre bout du monde. J’ai laissé mon vélo électrique long-tail en métropole (ma belle-sœur l’utilise désormais dans Lyon), mais j’ai par principe quand même pris mon VTC avec porte-bagage, et mon vieux mais fiable VTT, au cas où (je suis cycliste dans l’âme, je vous dis).

Au début, effectivement, grosse déception. Routes étroites et en mauvais état, quasiment aucune piste ou bande cyclable. Des centre-bourg dans lesquels il n’y a que peu de commerces, ces derniers se concentrant dans des zones commerciales géantes, accessible exclusivement en voiture. Il y a quand même quelques stations de vélo en libre service dont personne ne se sert (on se demande bien pourquoi), probables vestiges d’une époque où des crédits européens étaient dédiés à leur développement.

En Guadeloupe, tout le monde prend sa bagnole pour aller au travail, à la boulangerie, faire ses courses, à la plage, pour ses loisirs, pour tout. C’est comme en métropole, mais en pire. Ici, on prend sa voiture pour faire 1 km pour rejoindre la voie verte sur laquelle on peut ensuite courir en sécurité. On fait 30km de route pour aller chercher un coin de nature où faire du VTT.

Résultat : des bouchons, monstrueux, tous les jours aux heures de pointe. Un réseau routier qui n’est pas dimensionné. 45 minutes pour faire 2km sur la voie rapide. Des axes routiers sans passerelle piéton qui séparent les lieux de vie et les lieux de commerce. Les plus démunis, se déplaçant à pied, doivent traverser des 2×3 voies à 90km/h pour faire leurs courses (c’est pas pour rien que la Guadeloupe a une mortalité routière trois fois supérieur à celle de l’Hexagone).

Le développement urbain a visiblement été anarchique. Les maisons individuelles s’étalent sur des kilomètres le long des routes, là où se trouvaient auparavant des pâtures ou des plantations. Les centre-villes sont généralement les quartiers les plus pauvres, où s’agglutinent des petites maisonnettes de plain-pied, pour certaines en très mauvais état. Le centre-ville de Pointe-à-Pitre, principalement constitué d’immeubles de plusieurs étages, comprend de nombreux bâtiments indignes, presque à l’état de ruine. Les commerces ne sont pas accessibles à pied, donc les gens prennent la bagnole, et quand on vit à Bagnole-Land, la plus grosse difficulté, c’est de se rendre compte qu’un monde sans voiture est possible. Il faut faire ce que personne n’ose : se lancer, défricher le terrain, et montrer que c’est possible.

Il m’a donc fallu 6 mois pour me motiver à utiliser mon vélo, dans un premier temps pour aller à l’école de musique à 10 minutes de trajet. C’est un peu vallonné, mais pas insurmontable. Faut savoir par où passer, mais c’est globalement sûr, à 80% dans des lotissements calmes, hors des gros axes routiers, 10% sur les trottoirs, et 10% dans la circulation urbaine (pas le choix, pas de trottoir).

Fun fact : il faut faire un tel détour en voiture pour rejoindre cette école de musique, que ça prend 9 minutes C’est donc presque aussi rapide d’y aller à vélo (le retour se fait par contre sans détour, donc l’avantage est clairement à la voiture, mais ce n’est pas la question).

Puis ce weekend, n’ayant pas de contrainte horaire, j’ai poussé jusqu’à aller à ma répétition hebdomadaire du Jazz Band à Pointe-à-Pitre à vélo. À peine plus de 10 km, contre 8.5km en voiture. 35 minutes de trajet, dont la moitié sur une belle piste cyclable. Quelques épisodes de pluie fine m’ont rafraîchi. J’avais prévu le vêtement de pluie dans le sac, mais je ne l’ai pas sorti. Je suis arrivé un peu humide, mais pas trempé. Par 30°C, ça n’est pas problématique.

De toute manière, avec la température et l’exercice, j’aurais été humide de transpiration. Le principal, c’est d’être propre pour éviter de sentir le chien mouillé. J’ai évité de justesse une averse plus forte, qui est passée durant la répétition. Une pluie tropicale ultra-intense, assez habituelle ici, du genre gros orage d’été qui ravine tout en 10 minutes, avant que le soleil ne revienne aussi vite qu’il est parti.

Mes camarades musiciens ont tous été positivement intrigués par mon trajet en vélo. Certains m’ont demandé si j’étais passé par la 2×2 voies à 90km/h… Je leur ai rappelé qu’il y avait quand même des pistes cyclables, des passerelles piéton, etc. Ça a fait parler. Ça a montré que c’était possible.

Le retour, vers 18 heures, s’est bien passé, au sec, juste avant la nuit, avec mes petites lumières rouges et blanches de chez Décathlon, satisfait de mon activité. Je me suis prouvé à moi-même qu’il était possible de se déplacer sans voiture sur ce trajet “semi-long”.

J’ai repensé à ceux qui me disaient que je ne ferai pas de vélo en Guadeloupe. Bien évidemment, c’était des gens qui n’étaient pas eux-mêmes cyclistes, et qui exagéraient le problème. Ils n’imaginaient pas qu’on pouvait traverser les lotissements calmes pour aller faire ses courses, qu’il y avait quand même quelques pistes cyclables, qu’on pouvait sans trop de difficulté éviter les routes les plus dangereuses en passant par le réseau secondaire/tertiaire.

Morale de l’histoire : N’écoutez pas les bagnolards, ils vous diront forcément qu’on ne peut pas faire de vélo. Osez, défrichez le terrain, montrez l’exemple, pour votre bien-être, et pour avoir une chance de susciter des vocations.

Ah, et j’aurais dû emporter mon long-tail électrique. Il m’aurait été utile…