Ah, qu’ils sont enviables ces vanlifers, avec leur liberté. Ces nouveaux hippies #flowerpower qui nous font rêver avec leurs pages Instagram et leurs photos, planches de surf à la main, chaussures de randonnée aux pieds, dans des lieux tous plus magnifiques les uns que les autres. Ils exhibent une vie simple, minimaliste, proche de la nature, respectueuse de l’environnement. Écolo et durable.

Vue de la mer depuis l'intérieur d'un van aménagé

Et ces youtubers exceptionnels, partis vivre le nomadisme en famille, faisant le tour du monde de pays en pays, offrants à leurs enfants une expérience unique à bord d’un camping car ou, mieux, d’un véritable poids lourd aménagé ? Le rêve, tout quitter, avec ceux qu’on aime, se mettre freelance pour gagner sa croûte et faire l’éducation des enfants “à la maison” avec le CNED. Pas d’attache, pas de contrainte (sauf en temps de pandémie virale, mais là c’est exceptionnel).

Il y a aussi les camping caristes plus classiques, ceux qu’on connaît dans la vraie vie, qu’on croise tous les jours sur les routes. Vous savez, ceux qui, retraités, sont en vacances toute l’année et parcourent l’Europe et le Maghreb six mois durant. Le véhicule en hivernage de novembre à avril, la maison en OTV de mai à octobre, le mois de juillet au bord des routes pour suivre une étape du tour de France sur deux. L’aboutissement d’une vie, le camping car acheté une fois le crédit de la maison remboursé, une retraite bien méritée après une vie à trimer.

Enfin, il y a moi, qui me suis laissé tenter par l’achat d’un fourgon aménagé, pour les vacances et les weekends, après avoir validé le concept en van aménagé pour mon voyage de noces. C’est un gros investissement financier, mais à moi la vie simple, les week-ends au grand air loin du quotidien, le minimalisme d’un petit espace de vie, l’économie des ressources rares que sont l’eau, l’électricité ou le gaz dans ces véhicules.

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La comparaison avec notre mode de vie polluant

C’est pourtant vrai, quand on y pense, on a des vies de dingues au quotidien dans nos vastes logements. On pollue, on laisse les lumières allumées, on prend de longues douches chaudes, on jette des kilos de plastiques et autres déchets tous les jours, on a largement la place pour stocker tous les gadgets inutiles que les marketeux nous ont persuadé d’acheter (parce qu’au fond de nous, on ne savait pas que c’était indispensable jusqu’à ce qu’on en voit la pub au milieu de Koh Lanta) et on prend cette saleté de bagnole dès qu’on peut. Bref, on détruit notre planète, inconséquents que nous sommes (#nofutur #yolo pour que les plus jeunes comprennent), et par dessus tout on se prive des bienfaits de la nature.

Mais la vanlife, qu’elle soit permanente ou occasionnelle, seul, en couple ou en famille, est-elle écolo ? Est-elle vraiment un mode de vie responsable ? Est-elle compatible avec le respect de la nature que le réveil écologique ambiant de ces dernières années édicte ? Personnellement je n’en suis pas bien certain, et je ne suis pas le seul à me poser des questions.

La vanlife éco-responsable

Alors oui, il y a ces initiatives, ici ou là, pour construire un projet éco-responsable, une itinérance sociale basée sur le troc et l’entraide, avec des toilettes sèches installées dans un fourgon de 25 ans d’âge aménagé avec du bois de récupération. Le camping car électrique n’est pourtant que chimère (allez mettre 600kg de batteries dans un véhicule qui fait déjà 3 tonnes), et la version à pile à combustible, carburant à l’hydrogène, n’existe qu’à l’état de prototype. Certains vanlifers argueront qu’ils économisent des dizaines de milliers de litres d’eau et des centaines de kilowattheures d’électricité par an. Certes. Mais pas besoin d’une maison sur roues pour cela. Une vie simple et éco-responsable, emprunte de minimalisme, zéro déchet, cuisine maison, vegan locale, sans achat compulsif, ça peut se mettre en place dans un appartement ou une maison, pour peu que cette dernière ne soit pas une passoire thermique chauffée au fioul.

Le critère qui met tout le monde au tapis : les émissions de CO2

Parce qu’il est là, le critère numéro un, celui qui met tous les autres au tapis : les émissions de CO2. Peu importe que tu aies consommé peu d’eau dans l’année ou que tu aies mangé vegan sans exploiter la souffrance animale. Si tu balances plus de deux tonnes de CO2 par an et par personne, tu diriges le monde lentement vers un écocide qui sera gravement préjudiciable à l’espèce humaine.

Et combien ça émet de CO2 un vanlifer, juste pour bouger son véhicule ? Un fourgon aménagé récent sur Fiat Ducato, ça annonce une conso moyenne de 8 litres aux 100 kilomètres. C’est souvent optimiste ces annonces, je m’attends plus à du 10L/100km en conditions réelles avec famille et bagages, PTAC de 3T5 atteint. De même, un gros integral et sa prise au vent, ça doit consommer du 12L/100. Pour ce qui est des véritables vans de vanlifers nord-américains qui nous font rêver, un Mercedes Sprinter 4x4, c’est du 17L/100. Et on en parle, du poids lourd de 5 ou 6 tonnes pour déplacer une famille de 5 personnes ? 25 litres aux cent ?

Gaz d'échappement

Mais d’ailleurs, combien de kilomètres on fait en simple fourgon à 10L/100, pour atteindre les 2 tonnes de CO2 émises ? Rapide calcul :

  • 1 litre de gasoil pur et parfaitement brulé émet 2,6 kg de CO2 ;
  • 10 litres génèrent donc 26 kg (pour 100 km) ;
  • En 1 km on génère donc 0.26kg de CO2 (260 grammes — vous l’aviez vue venir, la petite règle de trois ?).
  • Pour générer 2 tonnes (2000 kg) de CO2, il suffit donc de parcourir 2000/0,26=7692km

Arrondissons à 8000 km (c’est l’ordre de grandeur qui est important, pas le chiffre exact).

Un vanlifer, camping cariste ou autre touriste qui se déplace seul, une fois qu’il a parcouru 8000 km, il doit arrêter de vivre, consommer, manger, boire ou faire l’entretien de son van s’il ne veut pas participer à la destruction du climat, puisque toute activité supplémentaire générerait des grammes de CO2 que la planète n’est pas en mesure d’assimiler.

Avec une famille de 4 personnes ça fait théoriquement le quadruple, soit environ 32 000 km (donc pas encore assez pour faire le tour du monde) et toujours en supposant qu’à coté de ça le chef de famille assume d’allouer la totalité du “crédit carbone” de son foyer au réservoir de son véhicule et laisse tout le monde crever de faim et de soif (vous le saviez, qu’un simple café représente environ 50 grammes de CO2 ?).

Un vanlifer américain avec un véhicule 4x4 à 17L/100 atteint les 2 tonnes en 4500 km. Vous vous voyez traverser le Canada et les grandes plaines américaines en vous limitant à la moitié de ça (pour garder de la marge pour s’habiller, boire, manger… Survivre) ? À mes yeux, ça n’est pas compatible avec la “grande vie vanlife”, qui nécessite d’être totalement libre pour pouvoir s’épanouir.

Alors, on fait quoi ?

La vérité c’est qu’on nous vend du rêve, celui de la liberté absolue tant qu’on en a les moyens financiers, celui de la vie d’avant, celui pour lequel nos parents se sont battus, mais qui se révèle aujourd’hui être une détestable illusion générant frustration et colère quand on en prend conscience : consommer rendrait heureux. Ce n’est pas le cas. Tout n’est pourtant pas interdit, mais ça doit se faire à petites doses, avec mesure, avec prudence.

Un kilogramme de CO2 émis aujourd’hui aura le même effet qu’un autre émis en 2050 (date à laquelle l’ensemble des pays signataires des accord de Paris se sont engagés à être neutres en carbone pour limiter le réchauffement climatique à 2°C). Se dire qu’on peut sans conséquence émettre autant qu’on veut aujourd’hui et réduire lentement ses émissions jusqu’à la neutralité en 2050, ça n’est pas une gestion responsable, “en bon père de famille”. C’est de l’égoïsme.

Dans ce cas, que pouvons nous faire ? Faisons des petits trajets, des petits week-end de 150 ou 200km pour trouver un coin de nature près de chez soi. Oublions les road trip à travers l’Europe. Limitons-nous à 2000, 3000 ou 4000 km par an et par famille, ça ne fera que 500 kg ou 1 tonne de CO2. C’est déjà beaucoup (peut-être trop ?), mais c’est suffisant profiter tout en commençant à faire la différence à long terme si c’est associé à de sérieux efforts au quotidien pour atteindre un mode de vie durable.

En 2050, théoriquement, si la France respecte ses engagements et qu’à titre individuel on doit se restreindre pour être dans la limite de 2 tonnes de CO2, ce qu’on n’atteindra qu’avec difficulté en respectant nos besoin vitaux de base (manger, s’abriter, se chauffer et se soigner), la question de dépenser ne serait-ce que 25% de cette quantité d’émission pour un seul loisir ne se posera plus : on ne le fera pas.

De toute façon et avant cette échéance, quand le gazole sera à 5€ le litre, voire plus (à cause des taxes carbone ou de l’augmentation du prix du baril), on ne pourra plus se permettre, financièrement cette fois, d’être inconséquent. On se souviendra avec nostalgie de la liberté des vanlifer d’antan et on acceptera nos nouvelles contraintes, de gré ou de force.